Le Perroquet Libéré

"Je vous demande d'être des citoyens actifs et de nous dire ce qui ne va pas" (Bertrand Delanoë)

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Delanoë entrepreneur : le mythe décisif

Bertrand Delanoë et son fan-club évoquent volontiers l'expérience du maire de Paris dans le privé pour donner de lui l'image d'un homme politique différent qui trancherait par ses compétences et son parcours avec les technocrates et les apparatchiks qui grenouillent dans les partis politiques. C'est en effet une belle histoire, mais c'est surtout une légende...

Explications et témoignage.



Bobards et Compagnie

L'agence de pub de Daniel Robert recrute Bertrand Delanoë comme commercial de luxe
L'agence de pub de Daniel Robert recrute Bertrand Delanoë comme commercial de luxe
L'expérience du privé et du monde de l'entreprise est un élément essentiel du CV officiel de Bertrand Delanoë. Celui-ci n'hésite pas à en jouer pour se donner l'image d'un homme politique atypique, à la fois créateur d'entreprise et manager public, capable de combiner dans sa gestion prudence et prise de risque. Ainsi cette expérience personnelle permettrait d'expliquer, selon lui, sa fulgurante ascension à la tête de Paris : « J'ai mesuré ce que cette échappée, hors de la logique d'un parcours politique classique, m'avait apporté en termes de maturité, d'humilité, de force de conviction et d'épanouissement personnel. Sans cette embardée, sans doute ne serai-je jamais devenu maire de Paris… » (extrait du livre de Bertrand Delanoë La Vie Passionnément). Le passage dans le privé, expérience rare dans un monde politique où les énarques sont rois, est ainsi présenté comme une clé de la réussite publique du maire de Paris.

Une expérience qu'il rappelle aussi volontiers lorsqu'est abordée la question de sa rémunération. Une façon de faire comprendre aux citoyens que seule l'entreprise lui attribuait des revenus adaptés à ses compétences. Moins rémunéré aujourd'hui que par le passé, Bertrand Delanoë ferait ainsi preuve d'un réel altruisme en acceptant le mandat que lui offrent ses concitoyens !

Le plus intrigant dans l'affaire, c'est que si Delanoë se réfère souvent à son expérience du « privé », pour se faire valoir ou se faire plaindre, jamais il ne s'y attarde. La meilleure preuve en est l'emploi systématique du terme « privé », concept flou véhiculant de nombreux clichés sur le monde de l'entreprise comme la créativité, la prise de risque, le dynamisme et une juste rémunération. Sans que l'on sache jamais en quoi consistait exactement son activité…

Il est vrai que Bertrand Delanoë a gagné beaucoup d'argent durant cette époque de sa vie. « Les sommes que je lui versais étaient démentielles » reconnaît aujourd'hui Daniel Robert qui offrit à Bertrand Delanoë -rencontré alors que son agence de pub travaillait pour le PS ("Au secours, la droite revient !", c'est lui)- une situation après son parachutage raté en Avignon aux élections législatives de 1986. Chez Robert & Partners, l'apparatchik déchu tente sa chance en tant qu'apporteur d'affaires et se voit attribuer un bureau, une secrétaire ainsi que des conditions très avantageuses au regard des standards de la profession.

L'agence de Daniel Robert tourne alors à plein régime, et les commissions de son commercial de luxe sont régulièrement payées même lorsqu'elles portent sur des clients qui étaient déjà en affaire avec Robert & Partners avant l'embauche de Bertrand Delanoë : « Ce fut le cas avec le Comité Français d'Education pour la Santé, pour lequel j'avais travaillé à de nombreuses reprises. Auteur de la campagne "Un verre, ça va. Trois verres, bonjour les dégâts !", qui a connu plusieurs années de déclinaisons avec succès, j'ai été interrogé par le Comité pour la suite. J'ai donc conçu, dans la foulée « Tu t'es vu quand t'as bu ? », autre grand succès de la campagne anti-alcoolisme. Et là -surprise !-, Bertrand, qui connaît les nouveaux patrons de l'organisme nommés par la gauche, insiste pour toucher sa part, que j'ai fini par lui accorder. Plus tard, il suggèrera même, en privé, être à l'origine du slogan, tentant à nouveau de s'attribuer la paternité d'une campagne ». Le maire de Paris soutiendra aussi à son biographe, Philippe Martinat, être l'auteur des campagnes fameuses « Dix ans qu'on sème », qui célébrait la décennie Mitterrand, et « Comment un homme aussi petit a-t-il pu écrire un si grand livre ? », pour la sortie d'un livre d'André Laignel, trésorier du parti socialiste.

Créativité et inventions

La plupart des clients recrutés par Bertrand Delanoë étaient étroitement liés au pouvoir socialiste
La plupart des clients recrutés par Bertrand Delanoë étaient étroitement liés au pouvoir socialiste
On touche ici du doigt le premier mythe bâti à la gloire du nouveau maire : Bertrand Delanoë serait un créatif, un « as de la com ». De Paris Plage à Nuit Blanche, c'est du moins ce qu'il essaye nous faire croire, dans la lignée de l'instrumentalisation qu'il fait de son passage dans le monde de la publicité.

Second mythe, battu en brèche par un examen attentif du parcours du maire de Paris : Bertrand Delanoë serait un entrepreneur ayant démontré son goût du risque et son esprit d'initiative. Son éloignement de la scène politique, en 1986, résulterait de sa conviction « qu'il existe une autre vie ailleurs, aussi belle, nourrissante et satisfaisante ». On notera pourtant que, s'il a l'impression de se « jeter dans le vide » en plongeant dans le monde de l'entreprise, Delanoë oublie volontairement d'indiquer qu'il avait pris soin de disposer d'un matelas moëlleux, au cas où. Contrairement à une idée souvent relayée par des médias complaisants, Bertrand Delanoë n'a en effet jamais quitté la politique puisqu'il a détenu sans interruption depuis 1986 son mandat de conseiller de Paris. On comprend aisément que le maire de Paris préfère taire cette réalité qui écorche à la fois son image d'entrepreneur et celle d'élu respectueux de ses fonctions publiques, qu'il exerçait alors de façon épisodique.

Ce que Delanoë veut surtout cacher, c'est qu'il a conservé un pied dans la politique alors qu'il faisait des affaires. Il ne veut sans doute pas attirer l'attention sur le fait que son activité reposait essentiellement sur ses relations politiques et sur l'épaisseur de son carnet d'adresses. Une pratique, certes critiquable, mais hélas courante dans le microcosme… La plupart des clients recrutés par Bertrand Delanoë avait en effet la particularité d'être étroitement liés au pouvoir socialiste de l'époque : entreprises publiques (Framatome, Thomson), ministères, collectivités locales (ville de Nevers), Ligue de l'Enseignement, MNEF… Une clientèle captive qui avait toutes les raisons d'être bien disposée à l'égard de l'ancien n° 3 du parti socialiste.

Troisième mythe, celui qui veut que l'expérience entrepreneuriale de Bertrand Delanoë ait démontré ses qualités de gestionnaire. Là encore, il s'agit d'une idée reçue. Car, si c'est bien auprès de Daniel Robert que Bertrand Delanoë a le mieux gagné sa vie, entre 1986 et 1992, ce n'est pas en tant que chef d'entreprise mais en qualité d'apporteur d'affaires rémunéré à la commission, ce qui n'est pas la même chose. Et si Bertrand Delanoë a effectivement créé une société à cette époque, celle-ci était une coquille juridique destinée à recevoir ses commissions tout en déduisant ses frais personnels de sa déclaration fiscale.
Lorsque Daniel Robert vendit son agence à CitiBank, alors première banque mondiale, et au groupe Havas, Bertrand Delanoë ne fut pas conservé dans la structure et dut se débrouiller par ses propres moyens. Il connut alors un rapide déclin professionnel, à une période qui coïncidence au crépuscule de l'ère Mitterrand. Il prend un assistant à mi temps -Laurent Fary, qui est aujourd'hui son porte-parole à la mairie de Paris-, vend des séances de media training et produit quelques brochures. En 1993, lorsque la droite revient aux affaires, celles de Bertrand Delanoë accusent le coup : les résultats de sa société unipersonnelle -Vecteur 7- chutent de près de 100 % en deux ans ! Son puits de pétrole asséché, il finira par mettre les clés sous la porte fin 1997, deux ans après que son entrée au Sénat lui ait garanti des revenus plus stables. Comme le disait le regretté Pierre Bérégovoy, « Mettre son argent à gauche, c'est adroit »

A l'examen des faits, l'aventure de Bertrand Delanoë dans le monde de l'entreprise est moins glorieuse qu'il ne l'affirme et qu'il le fait dire par ses soutiens. Il faut néanmoins reconnaître qu'il a su mettre en place une bonne communication pour bâtir une légende dorée sur une réalité hélas bien banale. Celle d'un apparatchik socialiste qui, d'une façon ou d'une autre, a toujours tiré ses revenus de son affiliation politique.

Vendredi 14 Décembre 2007
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