Le Perroquet Libéré

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Enquête sur le « 104 rue d'Aubervilliers », plus gros investissement culturel de la mandature Delanoë


Tout un symbole ! Initialement site industriel du Paris ouvrier, le « 104 rue d'Aubervilliers » va bientôt devenir un lieu branché pour cultureux parisiens. C'est en effet dans ces anciens locaux d'activités des Pompes Funèbres Municipales (très chic !), construits en 1873, que la mairie va implanter un centre culturel aux dimensions pharaoniques.

Il faut dire que le site a de quoi faire rêver plus d'un « bo-bo » : au centre d'un terrain de 2,6 hectares, trois immenses nefs étayées par une charpente métallique, le tout donnant l'impression d'une architecture de
gare. Un loft géant !

Ouvert pour la première fois au public lors de la 1ère Nuit Blanche, le « 104 » comme l'appellent déjà les intimes, a vocation à devenir un « centre culturel et artistique pluridisciplinaire dédié à la création contemporaine », d'envergure internationale, offrant à des artistes en résidence des espaces de travail et de production.

Au-delà de ces grands principes, et alors que les travaux ont déjà commencé, les Parisiens ne connaissent toujours pas le contenu précis d'un projet qu'ils financent pourtant à hauteur de 100 millions d'euros !



Flou artistique sur le contenu !

Un vaste terrain de jeux! (DR)
Un vaste terrain de jeux! (DR)
En juillet dernier, le journal Le Monde attirait déjà l'attention sur les incertitudes du projet : quelle place sera accordée à la création et à la diffusion mais aussi, dans la mesure où le projet devra s'intégrer au quartier, aux commerces et aux associations locales ?

A défaut de bouillonnement culturel sur le site, on assiste dans le milieu culturo-municipal à un bouillonnement d'idées concernant le contenu du « 104 », tant au niveau des disciplines qui y seront accueillies que des équipements.

Parmi les disciplines envisagées, on retiendra, les "arts de la rue" (?), la gymnastique (sic), l'acrobatie, la danse, la chorégraphie, l'expression corporelle, la gestuelle, le théâtre, les arts plastiques, la création musicale, le design, les arts appliqués, la lumière, le cinéma… Bref, toutes les facettes de l'art, et de l'art branché en particulier, pour un projet "fourre-tout" difficilement accessible au commun des mortels.

Plus grave est la remise en cause de dernière minute du programme artistique et scénographique, suite à la désignation en septembre 2005 des deux directeurs du futur établissement, MM. Cantarella et Fisbach.

Dans un appel d'offre paru le 20 janvier dernier (pour le lire cliquez ici) , la Direction des affaires culturelles reconnaît que "La désignation (...) des deux directeurs de l'établissement (...) a mis en évidence une évolution du programme culturel et artistique de l'équipement". Aussi est-il demandé au prestataire d'établir une analyse du lot scénographie initialement prévu et d'établir des propositions à apporter à ce lot en détaillant notamment l'adaptation aux nouvelles orientations culturelles de l'établissement, les incidences financières sur le coût des travaux et sur le coût d'exploitation.

Pourquoi diable vouloir mettre par terre plusieurs années de travail de mise au point ? Est ce que la création artistique contemporaine évolue à une vitesse telle, que ce qui a été imaginé il y a deux ans se révèle aujourd'hui déjà obsolète ? Et dans ce cas, doit-on s'attendre à ce que le « 104 » ferme pour travaux peu de temps après son ouverture qui aura lieu dans un an et demi ?

Quand on aime, on ne compte pas…

Dessin de Franck Resplandy
Dessin de Franck Resplandy
En 2003, l'ouverture de l'équipement était prévue pour l'année 2005. Début 2005, les édiles prévoyaient la livraison d'une première tranche de travaux à la fin de l'année 2006 pour un investissement de 61,2 millions d'euros (plateaux de travail pour les artistes, les espaces communs et d'accueil, et les commerces, manifestations proposées au public), puis d'une deuxième phase pour un investissement de 28 millions d'euros pour le second œuvre, les finitions et les lots techniques du reste de l'équipement.

Entre-temps, le calendrier a dérapé, tout comme le budget de cette belle réalisation : la livraison n'aura pas lieu avant l'été 2008 et le montant des travaux est maintenant estimé à 100 millions d'euros. A cette somme s'ajoutent 13 millions d'euros pour la réalisation d'un vaste espace vert de 4,3 hectares situé en face de l'équipement le long des voies de la gare de l'Est, côté rue d'Aubervilliers, sur un espace anciennement dénommé "Cour du Maroc", ainsi qu'à un ambitieux projet de rénovation de la totalité de la rue d'Aubervilliers. Ce sont les propriétaires et spéculateurs immobiliers du quartier qui vont être contents !

Encore plus amateur : le flou bien entretenu en matière de coût de fonctionnement de cet équipement. En 2005, la Mairie estimait entre 5 et 8 millions d'euros ce coût de fonctionnement annuel, avec l'emploi d'une cinquantaine de salariés à temps plein. Mais les modalités de mise à disposition (gratuite ou payante) des ateliers n'étaient pas fixées. Et c'était bien avant que les deux amis de Christophe Girard ne soient nommés à la tête du 104 et ne commencent à y faire des étincelles !

Cinquante salariés à temps complet : fichtre, il y aura dans cette boutique au moins autant de fonctionnaires que d'artistes ! Presque une cité administrative, le 104...

Mais tout espoir n'est pas perdu. Pour s'y retrouver dans ce beau bazar et avoir une idée du coût de fonctionnement global du 104, la direction des affaires culturelles s'est récemment résolu à passer un marché de prestations intellectuelles pour "expertise des coûts d'exploitation du futur équipement culturel du 104 rue d'Aubervilliers", dont l'annonce est parue le 7 mars 2006 (cliquez ici) .

Toujours la même méthode : mettre la charrue avant les bœufs et se réveiller, après réception de la facture, avec une belle gueule de bois !

D'autant qu'à la facture s'ajoutera le coût de la très utile « action de préfiguration du 104 », terme que la mairie utilise pour dénommer une vaste opération de communication visant à donner un avant-goût au projet :
  • 1.200.000 euros (600.000 EUR en tranche ferme et 600.000 EUR en tranche
    conditionnelle)
  • plus des actions sur bons de commande pour un montant pouvant varier 225.000 euros et 900.000 euros TTC
Au total, pour la simple "préfiguration" : presque le coût d'une crêche, dans l'hypothèse haute ! (pour lire la délibération n° DAC-2006-146 prise lors du conseil de Paris du 3 avril dernier sur la préfiguration du 104, cliquez ici)

Un projet fantasmatique

L'art contemporain comme discipline hallucinatoire
L'art contemporain comme discipline hallucinatoire
A défaut d'être sérieusement estimé et défini, le "104" déchaîne un florilège d'écrits ou de déclarations, toutes plus stupides les unes que les autres. En guise de conclusion, le Perroquet ne résiste pas au plaisir de vous livrer quelques extraits de propos d'autosatisfaction, idylliques, hédonistes, ou délirants :

"Le 104 est un atout considérable pour le quartier qui aura à devenir visible. Les habitants seront fiers de leur quartier, de son dynamisme, de ses activités. La précarité actuelle peut se transformer en sécurité, stabilité, emploi, beauté." (Comité d'initiative et de consultation d'arrondissement du 15 juin 2004)

Demain grâce au 104, on rase gratis !

" La vocation du 104 est d'être le moteur du travail de questionnement du territoire par l'art, il permettra un va et vient permanent qui contribuera à inventer l'avenir de la cité. De ce point de vue, la traversée piétonnière du 104 sera une invitation à la détente, à l'oisiveté, à la disponibilité, au plaisir." (Délibération municipale du 28 juin 2004)

" Une mission du 104 devrait être aussi de mettre à disposition des ressources matérielles et humaines pour les événements en lien avec le territoire, les fêtes de quartier, les spectacles de rue. Pont avec le quartier en termes de culture, d'intervention dans l'espace public et en création d'emploi et d'insertion, cette structure présente beaucoup d'intérêt." (Comité d'initiative et de consultation d'arrondissement du 15 juin 2004)

Le 104, un nouvel instrument de la lutte contre le chômage !

"Le 104 permettra de conserver la diversité de la population actuelle. Nous aurons ainsi, concrètement, conformément à notre objectif initial répondu à la diversité de notre conception de la Ville." (CICA du 15 juin 2004)

L'expérience vécue dément hélas ces divagations euphoriques : si l'équipement projeté arrive à séduire sérieusement les professionnels des multiples disciplines visées, la population branchouille aisée (parisienne voire internationale ?), les artistes professionnels ou amateurs, arriveront à fermer les yeux sur certains aspects peu avenants de ce quartier, et tout un chacun voudra son petit pied-à-terre ou sa résidence à proximité du 104 rue d'Aubervilliers. Les tarifs de l'immobilier exploseront dans le secteur, en même temps que l'éviction des derniers locataires pouvant bénéficier de loyers encore supportables dans le parc privé parisien.

Mais peu importe, Paris aura enfin son temple de l'art contemporain !



Le 104

Lundi 22 Mai 2006
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1. Posté par Combet le 18/12/2007 12:32
Il est toujours intéressant de penser l'envers de ce qui est écrit dans une critique.
Il est reproché, dans l'article, à la Mairie de Paris - en gros - d'investir trop d'argent dans un lieu culturel destiné uniquement à un public bourgeois.
Conséquemment (toujours dans le raisonnement de l'article - telle que je l'ai compris), le quartier se videra de sa sève populaire pour être colonisé par une population bourgeoise qui accompagnera la hausse des prix. Ce qui aboutira à un enrichissement des propriétaire (voire de ceux qui auraient le flaire d'acheter maintenant, prospection avant que le projet marche.)

Du coup, j'entends dans l'article la demande d'une fonctionnement inverse (vu qu'il n'est ici question que de critique en bloc sans propositions). Alors, effectivement, je vous suis :
Une culture privatisée de laquelle l'état et les collectivités locales seraient totalement désengagés. Le financement se ferait essentiellement grâce mécénat.
Cette culture "de pointe" ne doit s'adresser qu'aux "élites" bourgeoises dont l'art et le petit joujou.
Conséquemment, les lieux d'art doivent se trouver dans les quartiers riches (MAC ou palais de Tokyo), suffisamment coupé du public pour ne pas provoquer un engouement qui amènerait une hausse des prix (de toute façon inabordables).

Le projet du 104 est critiquable, la manière dont il est mené mérite toute l'attention et la vigilance de la société civile. mais il mérite également l'intérêt qu'on peut porter aux utopies, non ?
L'idée de créer un lieu de culture ambitieux qui se propose de parler à toute(s) la/les populations me semble riche. Il est cependant vain et creux s'il ne se crée pas en relation avec les habitants du quartier.
Plutôt qu'un projet à rejeter en bloc, n'est-il pas intéressant d'interpeler les responsables du projet, de les mettre face aux habitants et de leur demander une pratique et une communication plus claire ?
De voir ce que les habitants pensent de ce projet ? D'organiser des réuniosn d'informations, des débats ?

Entre pour et contre, il est toujours intéressant de partir à la recherche d'un troisième lieu, une troisième place d'où peut se créer le dialogue et le compromis.

Cordialement
Nicolas Combet.

2. Posté par Melvido le 29/12/2007 16:36
Le projet est en effet intéressant.
Cependant, l'art et la culture s'accommodent bien mieux de la "gentrification" que de l'intégration sociale. L'utiliser d'une façon aussi radicale dans le cadre de la politique sociale et de la politique de la ville peut avoir des effets pervers inattendus, d'autant plus lorsque c'est une gauche bienveillante et bien pensante aux commandes.
Alors en effet, privilégions le travail en amont, la communication, l'éducation.
Sauf que cette après-midi du 29 décembre, je crois que c'était la 1ère fois que je voyais autant de Blancs rue Riquet. Je ne présage pas de la suite, mais c'est un bien triste augure. On ne fait pas aussi facilement d'une utopie une ambition, à moins évidemment que les effets pervers susmentionnés ne soient pas si redoutés.

3. Posté par Ludo le 16/01/2008 10:43
C'est vrai que le projet peut être très intéressant, mais c'est aussi vrai que pour le moment tout cela paraît très fermé voire élitiste et je ne suis pas encore convaincu des intentions de faire participer le quartier. Pour répondre à Melvido, le problème n'est pas qu'il y ait plus ou moins de blancs que d'habitude, mais que les 4, et uniques, personnes d'origines africaines que j'ai croisées ce jour-là vendaient des marrons chauds dans des caddies tout neufs signé "104"! Là c'est grave, très grave, ça pue à plein nez!

4. Posté par hache le 25/01/2008 11:48
J'ai visité ce site. Je ne connais pas grand-chose aux projets favorisants la diversité de l'art et des artistes et ce ne sont pas les explications très floues, dévoilant souvent l' ignorance, des jeunes gens censés donner des éclaircissements sur le véritable but du 104, qui m'ont donné des réponses rassurantes sur le but avoué de ce projet dispendieux.
http://britache@voila.fr

5. Posté par Leela le 22/03/2008 12:04
Ne pensez-vous pas qu'il est un peu trop tôt pour critiquer et jeter des pierres? Attendons de voir, laissons à ce projet le temps de se révéler, de se mettre en place et de mûrir (car il faudra du temps) et à ce moment-là il sera temps de juger et de critiquer négativement ou positivement ! Je trouve que certains propos sont un peu trop radicaux, vite dits et pas très constructifs ...
Cela fait plusieurs années que je travaille dans le milieu culturel ET socioculturel et je constate avec un amusement un peu agacé qu'à chaque fois qu'il y a une initiative un peu ambitieuse dans ce domaine, on crie à l'élitisme et au gaspillage...c'est déprimant.

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