Le Perroquet Libéré : Dans votre livre, vous semblez mettre en doute sinon la réalité, du moins la profondeur, du changement politique à Paris depuis 2001. Pouvez-vous nous dire sur quoi s'appuie votre scepticisme ?
Frédéric Charpier : Si la question sociale est un excellent indicateur politique, le "passage des ténèbres à la lumière" n'a pas été aveuglant en mars 2001, c'est le moins que l'on puisse dire.
LPL : On a parfois l'impression que les scandales qui ont été révélés sous son mandat (Crédit Municipal, dérive de certaines SEM, proximité avec certains grands groupes) glissent sur Bertrand Delanoë sans ternir son image. Pourquoi, d'après vous ?
FC : Plusieurs explications semblent concourir pour parvenir à ce résultat. Tout d'abord, indiscutablement, Delanoë bénéficie des faveurs ou plutôt d'un a priori favorable d'une grande partie de la presse qui a presque unanimement stigmatisé les règnes précédents et l'affairisme longtemps ambiant à la ville de Paris. Aussi contrairement à ce qu'il a pu dire ou laisser croire Delanoë n'a jamais affronté durant son mandat une véritable campagne de presse et n'a jamais été une cible des médias. En clair, la presse ne lui est ni hostile par principe ni querelleuse à son égard. Ensuite, Delanoë est un bon communicant et un tacticien habile. L'affaire du Mont de Piété qui a sans doute été de la mandature symboliquement la plus scandaleuse (avec celle du logement social) a été enterrée avec une habileté extraordinaire d'autant que subsistent encore aujourd'hui bien des zones d'ombre sur lesquelles tout le monde continue de se taire. Enfin, le passif chiraquien est d'une telle ampleur que certains doivent sincèrement penser qu'aucune comparaison ne peut être faite. Or l'on sait que comparaison n'est pas raison et qu'en tout cas elle ne justifie rien. J'ajouterai que dans "boboland" les liaisons du maire avec certains groupes et certaines personnalités du Cac 40 ou qui en sont proches sont plutôt bien vues. Elles fascinent même l'establishment de gauche qui ne s'ancre à gauche d'ailleurs que grâce à l'étiquette qu'il s'accole sans fournir de justificatif.
LPL : Votre livre est sous-titré « Une irrésistible ambition ». Jusqu'où ira Bertrand Delanoë ?
FC : S'il le peut, si les oracles socialistes lui sont favorables, jusqu'au bout. Si l'occasion se présente, Delanoë convoitera sans aucun doute la magistrature suprême. A la fin de son septennat, François Mitterrand disait qu'après lui n'importe qui pourrait être élu... Vanité ou lucidité ? L'élection de Nicolas Sarkozy semble avoir déjà confirmé sa prophétie. Delanoë a donc lui aussi toutes ses chances. Les deux hommes aux egos particulièrement affûtés ont d'ailleurs plus d'un point en commun.
LPL : Les visées présidentielles de Bertrand Delanoë ont-elles influé sur les conditions d'exercice de son mandat de maire ?
FC : Sans doute, et l'histoire des JO en est probablement une des illustrations les plus parlantes. En 2002, après l'échec de Jospin, Bertrand Delanoë s'est employé à se doter d'une stature internationale avec le résultat que l'on sait. Plus symptomatique a sans doute été son refus de toute augmentation d'impôts avec ses conséquences sociales cruelles qui en ont découlé. Delanoë s'est appliqué à gérer la ville de Paris en "bon père de famille", quitte à laisser s'aggraver les inégalités et l'apartheid social. Ce qui pourrait être de mauvais augure s'il était un jour le candidat de la gauche à l'élection présidentielle. Plus incidemment, on a vu aussi appparaître dans son sillage divers aréopages d'experts ou comités Théodule censés donner de la profondeur à sa politique municipale et de la densité à sa réflexion.
LPL : Vous expliquez comment le chantier du tramway a contribué à une augmentation du prix de l'eau pour les Parisiens. Comment analysez-vous les choix politiques qui sont à l'origine de cette évolution ?
FC : Le tramway est une veille lune de la gauche parisienne et en particulier des écologistes. Mais le projet n'a pu aboutir que grâce à la région et aux impôts des habitants de l'Ile de France. La ville aurait dû prendre à sa charge les coûts des travaux de déplacement des canalisations. Sans doute pour ne pas grever ses ressources, elle les a confiés à la SEM eau de Paris qui a dû à son tour augmenter le tarif de l'eau. Si la région a servi de tiroir caisse les usagers parisiens en ont été eux aussi de leur proche mais sans le savoir. C'est peut-être pour cela que certains restent admiratifs face aux comptes de la ville de Paris.
LPL : Vous vous attardez beaucoup sur les Verts dans votre livre. Quel a été leur rôle dans « l'équipe » Delanoë
FC : D'abord sans les verts Delanoë n'aurait pas été élu en 2001. Ensuite, sans eux, il n'aurait pratiquement pas de bilan à défendre. En effet, l'essentiel de ce que les Parisiens apprécient dans sa mandature leur revient : Paris plage, les nuits blanches, vélib, les espaces verts, le tramway, le cadre de vie, le refus des tours, etc. Mieux, les Verts ont lutté pied à pied, tout au long du septennat municipal contre ce qui constitue les aspects les plus négatifs de la mandature et qui incombent cette fois aux socialistes : le logement social, la lutte contre l'insalubrité, la multiplication des galeries marchandes, l'explosion des loyers, le manque d'abris pour SDF, l'omniprésence du Groupe Lagardère, une politique de transparence tiède pour ne pas dire à géométrie variable, etc. Autrement dit on remercie Delanoë pour ce qu'ont fait les Verts. Cette inversion, ou ce "trouble" de la réalité, qu'avaient établie certaines études jamais publiées et réalisées avant la campagne par les états-majors de gauche, est pour le moins curieuse. C'est comme si on votait pour la droite pour la remercier d'avoir instauré les congés payés qui comme chacun sait l'ont été par le Front populaire ! En poussant un peu le bouchon, on pourrait dire qu'il y a en fait aujourd'hui à Paris trois listes de droite : l'UMP, le Modem et le PS, et qu'un électeur de gauche épris de cohérence n'a en fait le choix qu'entre les Verts et la LCR. Mais le sait-il ?
LPL : Quel regard portez-vous sur la campagne municipale à Paris ?
FC : Il me semble qu'on a un peu trop parlé des crottes de chien et de la circulation et pas assez de démocratie et d'équité sociale. Inutile d'être le maire de Paris si la seule ambition de celui qui l'est et veut le rester est de faire de la capitale un Londres bis... Il est vrai que ces dernières années, à court d'idées originales ou du fait de leur interminable "crise d'identité", les socialistes vont désormais les puiser à l'étranger. Tour à tour, au Danemark, en Italie ou en Grande Bretagne. Plus globalement j'ai l'impression que cette campagne a mis en évidence des luttes entre tribus plutôt qu'entre partis politiques, les programmes étant en fait presque interchangeables, la différence étant strictement d'ordre stylistique.
LPL : La phrase mise en exergue de votre livre, une citation de David de Rothschild (1), donne tout de suite le ton. Elle vous inspire quoi, à vous ?
FC : Toute proportion gardée, qu'il s'agit d'un hommage "du vice à la vertu" à moins bien sûr que la gauche socialiste, vue de Paris, ne soit plus tout à fait la gauche...
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(1) "Paris conserve une qualité de vie exceptionnelle, tout du moins pour ceux qui ont les moyens d'en profiter..."