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La farce de l'artIl n'y a pas que Villepin qui fait mumuse avec les artistes (cf.: la très décriée expo "La force de l'art" imposée par le premier ministre au Grand Palais). A la mairie de Paris aussi on se lâche sur les concepts, en utilisant joyeusement l'argent du contribuable.
Réduite à la portion congrue sur le plan national avec moins de 1% du budget de l'Etat, la culture est au contraire un domaine essentiel des activités de la municipalité parisienne. Du fait de la médiatisation des activités culturelles et du rayonnement national, voire au-delà des frontières, des manifestations artistiques parisiennes les plus emblématiques, la culture revêt d'ailleurs une importance qui dépasse largement la dimension de ses enjeux financiers. Aussi n'est-il pas excessif d'affirmer que l'adjoint à la culture du maire de Paris occupe une position qui fait de lui une sorte de vice-ministre de la culture. Depuis l'élection de Bertrand Delanoë en 2001, c'est Christophe Girard qui occupe la fonction enviée d'adjoint à la culture du maire de Paris. Esthète et homme d'affaires à la fois, Christophe Girard est à la croisée de l'art et du marché. Ancien directeur général de la maison Yves Saint-Laurent, où il faisait office de bras droit de Pierre Bergé, il a ensuite rejoint le groupe LVMH pour y occuper le poste de directeur de la stratégie du pôle couture. Collectionneur d'art affichant une prédilection pour l'art contemporain et les plasticiens, adepte de la performance et de l'avant-garde, Christophe Girard défend une conception branchée de l'art où l'artiste prend le pas sur l'œuvre. Transposant dans la sphère artistique les principes économiques libéraux de la théorie de l'offre, Christophe Girard n'a de cesse de soutenir la production. Ce soutien aux artistes peut revêtir différentes formes.
Entre mécénat et gabegie
Dessin de Franck Resplandy
Christophe Girard s'est engagé à favoriser l'installation des artistes dans la capitale en dépit des difficultés engendrées par la hausse spectaculaire de l'immobilier au cours des dernières années. Sous l'effet de la spéculation, la tendance est en effet davantage de transformer les ateliers d'artistes en loft bourgeois que d'accueillir de nouveaux artistes… C'est ce phénomène qui a favorisé la multiplication à travers Paris des "squats d'artistes", des immeubles à l'abandon occupés illégalement par des créateurs de toute sorte.
Le plus emblématique des squats d'artistes est celui du collectif Electron Libre qui s'est installé dès 1999 en plein cœur de Paris, au 59, rue de Rivoli, dans un immeuble abandonné par le Crédit Lyonnais. La trentaine de "squartistes" qui s'est installée dans l'immeuble manifeste sa présence créatrice par la décoration potache dont elle a orné la façade : personnages de carton-pâte accrochés aux balcons et figures bariolées, modifiées selon l'humeur et les saisons, tiennent ainsi tête aux enseignes des grands magasins qui leur servent de vis-à-vis, à deux pas des Halles. Grâce au soutien de Christophe Girard et de son "conseiller en charge du dossier des squats", l'immeuble squatté par Electron Libre a été racheté par la Ville de Paris pour la bagatelle de 4,6 millions d'euros. Soit pas loin d'un million de francs par "squartiste"... Les génies en herbe d'Electron Libre ont depuis ajouté une jolie banderole "Mairie de Paris" à leurs affiches engagées en faveur des thèmes de révolte du moment comme la lutte anti-Sarkozy ou le soutien aux sans-papiers. Le coup de pouce de la mairie aux squats d'artistes montre en tous cas que la crise du logement n'est pas une fatalité et qu'un autre monde est possible pour les rebelles subventionnés. Le soutien de la mairie à la production artistique peut aussi prendre la forme d'acquisition d'œuvres destinées aux musées municipaux. Christophe Girard a ainsi lancé une politique volontariste d'achat d'œuvres afin de faire profiter la capitale et ses habitants de son goût très sûr. Des emplettes qui, pour les plus onéreuses, font l'objet d'un vote au Conseil de Paris. Parmi les joyaux qui sont venus enrichir les collections de la Ville de Paris, on peut par exemple citer une installation de John Armleder constituée de deux fauteuils en forme de globe posés devant une toile de peinture phosphorescente (60.000 euros environ), une sculpture de Klaus Rinke (un peu plus de 90.000 euros), une œuvre de Giulio Paolini (autour de 120.000 euros) et un travail d'Arman consistant à enfermer dans une boîte en verre des effets féminins (près de 120.000 euros). Plus fort, la Ville a même innové en achetant non pas une œuvre mais un "concept d'œuvre", "Sept droites pour cinq triangles" de Felice Varini. Moyennant la somme de 85.000 euros, la mairie obtenait les droits permettant de tracer d'immenses lignes rouges sur des édifices parisiens. Une bonne affaire pour Varini qui laissa plutôt pantois les habitants des immeubles peinturlurés. Des génies mécompris
Le
On se souvient du désarroi suscité par la programmation artistique de la première Nuit Blanche -une idée soufflée à Bertrand Delanoë par Christophe Girard- en 2002. Ce soir-là, les esthètes noctambules avaient rapidement déserté les manifestations les plus "dérangeantes" comme la danse en vitrine des Trente Hommes nus avec une hache, la projection d'une image de vague à l'intérieur d'un camion ou encore la diffusion en boucle du film déprimant d'une vidéaste scandinave se jetant par la fenêtre. D'autres perdirent leur temps au pied de la Tour Eiffel dans l'espoir d'atteindre le sommet où l'artiste Sophie Calle, confortablement installée dans un lit, se faisait raconter des histoires par les visiteurs qui pénétraient au compte-gouttes dans sa chambre. Quelques dizaines de privilégiés seulement furent admis à rencontrer l'artiste sur les seize mille badauds qui avaient passé la soirée à poireauter dans le froid…
Dans un autre registre, une performance du festival de spectacle Itinérance Rue faillit dégénérer en émeute à l'automne 2004. Dans une rue du 9ème arrondissement, un homme interpellait les passants pour leur faire visiter sa maisonnette installée sur le trottoir en leur disant que cette demeure n'était louée que pour l'après-midi au prix de 80 centimes d'euro de l'heure. Il s'agissait d'un happening imaginé par la troupe de théâtre Ici Même dans le but de faire réfléchir les gens sur les dérives du marché immobilier. Malheureusement, dans le contexte d'angoisse croissante autour de la question du logement, plusieurs habitants du quartier crurent à ce canular. D'autres prirent peur en pensant que ces bungalows apparus en une nuit annonçaient l'installation d'un chantier ou d'un campement de romanichels au beau milieu de leur quartier. Goûtant moyennement la plaisanterie et visiblement peu sensibles à la dimension artistique de cette performance, les habitants du 9ème furent nombreux à protester auprès de leur maire, qui pour dénoncer la laideur des bungalows, qui pour hurler à la gabegie. La mairie n'osa pas faire remarquer aux administrés en colère que l'incident avait néanmoins démontré le talent des acteurs embauchés par Christophe Girard… Les copains d'abord
Jean-Michel Ribes, un ami du maire (DR)
Reposant sur l'usage des réseaux et la connaissance intime du petit monde des arts et du spectacle que partagent Christophe Girard et Bertrand Delanoë, leur politique en faveur des arts et de la culture induit le risque d'une dérive vers le favoritisme. Entre l'amitié et le copinage, il n'y a souvent qu'un pas…
Ainsi, en 2001, Bertrand Delanoë n'hésita pas à nommer un de ses amis proches, le dramaturge Jean-Michel Ribes, à la direction du théâtre du Rond-Point, prestigieux théâtre municipal jadis fondé par Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud. Cette décision résultait d'un choix déchirant et, comme il le raconte dans son livre, La vie passionnément, Bertrand Delanoë dut appeler "(son) ami Jacques Weber" pour lui annoncer qu'il n'était pas retenu et que la mairie lui avait préféré Jean-Michel Ribes. Autre exemple de ce mélange des genres, le choix de Jérôme Savary, un autre proche de Bertrand Delanoë, pour l'organisation et la mise en scène des festivités organisées pour la commémoration de la Libération de Paris en août 2004. Un choix qui se retourna finalement contre le maire dans la mesure où le baloche en costumes d'époque imaginé par Jérôme Savary pour célébrer un Paris populaire apparut décalé dans une ville en voie d'embourgeoisement et n'enthousiasma guère le public parisien. L'organisation de la Nuit Blanche est en outre l'occasion de donner un coup de pouce aux artistes amis du maire et de son adjoint à la culture en médiatisant leur travail et en leur permettant de se faire rémunérer par la Ville de Paris. Ainsi, la programmation de la Nuit Blanche fait la part belle aux artistes qui avaient répondu à l'appel de Bertrand Delanoë lorsqu'il se chargea de monter au printemps 2002 le comité de soutien à Lionel Jospin. Non seulement Jean Blaise, l'organisateur de la première Nuit Blanche, mais aussi des artistes contemporains comme le plasticien Fabrice Hybert ou encore Pierrick Sorin et Yann Toma, figurent à la fois parmi les artistes promus par la mairie et les personnalités sollicitées par Bertrand Delanoë pour soutenir Lionel Jospin. Hasard ou coïncidence ? le chanteur Arthur H, qui signa pour Lionel Jospin en 2002, fut choisi quelques mois plus tard pour se produire au cours de la Nuit Blanche. Hasard, sans doute… Il y a beaucoup à dire sur les coulisses de la politique culturelle de la Ville de Paris mais nul ne s'y risque. Le maire de Paris et son adjoint à la culture n'ont guère d'humour en la matière et ne tolèrent pas que l'on discute leurs choix artistiques. "C'est la porte ouverte au fascisme !" comme dit Christophe Girard… Plus que d'autres sujets, la culture, qui fait intervenir des notions subjectives comme le goût ou la sensibilité, devrait être propice à une discussion ouverte et s'exposer de façon permanente à la critique. Paradoxalement, il n'en est rien et l'avant-gardisme forcené de la mairie favorise l'émergence d'un nouvel académisme où la transgression devient la règle et qui ignore tout ce qui se produit en-dehors de son petit monde. Quant à celui qui s'aventure à discuter les choix effectués dans la politique culturelle, il se voit aussitôt accusé de ne pas aimer l'art et de ne rien comprendre aux évolutions de la culture. A Paris, la culture est un débat interdit. Mardi 23 Mai 2006
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