On le dit peu mais, en France, dans les grandes villes, la principale activité du maire est de signer des chèques à une multitude de tapeurs qui se présentent derrière le paravent associatif.
C'est une tradition républicaine que l'action municipale se matérialise notamment par l'octroi de subventions à des associations intervenant dans des domaines aussi divers que la culture, la santé ou le sport, selon le principe qui veut que l'activité associative concoure à l'intérêt général en offrant aux citoyens la possibilité d'exercer des activités aussi nombreuses que variées. Même si, dans les faits, il n'est pas toujours aisé de se faire une idée de l'activité des associations financées… Ainsi, à Paris, on ne se lasse pas à la lecture de la liste des obligés de la mairie, longue litanie poétique au parfum de mystère : 5.500 euros en faveur des Braves Garçons d'Afrique, 15.000 euros pour les Lutins du court-métrage, 20.000 euros à Rollers et Coquillages, 24.317 euros pour Les Apaches des Vignoles, 2.300 euros pour l'Association des Naturistes de Paris…
Toutes les associations ne sont pas aussi bien dotées et, bien souvent, c'est l'intention qui compte en matière de subventions municipales. C'est ce que montrent des subventions de petit montant comme les 2.400 euros alloués au Club des Joyeux Boulomanes des Buttes Chaumont ou encore les 1.500 euros versés à l'association Ravaillac regroupant les fils à papa exhibitionnistes qui s'étaient fait connaître en 2002 en posant nus dans le journal du lycée Henri IV. Après le coup de poignard du maire, en octobre 2002, financer une association baptisée Ravaillac… Il fallait oser ! De la même façon, qu'il n'allait de soi que l'on attribuât, en juillet 2003, une subvention de 2.300 euros à l'Association des Naturistes de Paris qui, par définition, n'ont pas besoin de grand chose pour s'adonner à leur passion.
Certes, la multiplication des associations est sans doute un signe de vitalité démocratique et citoyenne dont les collectivités locales ne peuvent que se réjouir. Mais quiconque a un jour créé une association sait qu'elles ne représentent souvent que leurs fondateurs et qu'elles n'ont pour la plupart qu'une faible légitimité. En outre, on peut s'étonner de cette règle non écrite qui semble faire rimer association avec subvention comme si le fait de créer une association donnait droit à des subsides publics qui constituent une ressource rare et précieuse. Les joueurs de belote n'ont pas forcément besoin d'une subvention pour taper le carton et les amateurs de pétanque ne doivent pas systématiquement compter sur le maire pour s'acheter du pastis et des chips. On peut aussi se demander pourquoi des associations folkloriques préfèrent solliciter la municipalité pour organiser leurs soirées plutôt que de s'autofinancer en percevant une participation aux frais comme le font les étudiants.
Il est sans doute dans l'intérêt général que tout le monde s'amuse mais il est aussi dans l'intérêt particulier du maire de n'oublier personne. Car la nébuleuse que l'on nomme « le tissu associatif » est pour les élus un formidable moyen de contrôle politique. Il structure en effet le corps électoral en un réseau de clientèles dépendantes et faciles à actionner dans le but de s'assurer qu'elles « votent bien ». Pas étonnant que les maires soient les élus les plus facilement reconduits dans leurs fonctions : on ne mord pas la main qui vous nourrit… Une maxime qui vaut particulièrement pour Paris qui est à la fois la ville disposant du budget le plus important et du tissu associatif le plus dense.
C'est ce qu'écrivait un conseiller de Paris d'opposition dans un livre paru en 1998 : "Le clientélisme se manifeste à différents niveaux de la vie locale. Les aides au monde associatif en donnent un aperçu qui va du grotesque au spectaculaire. Il serait d'ailleurs possible -et parfois cocasse s'il ne s'agissait d'argent public- d'établir la liste des « bizarreries » constatées au fil du temps dans ce maquis de subventions (plus de 1 milliard de francs en moyenne chaque année) versées à certaines associations. (…) Dans tous les cas, les subventions sont attribuées sans que les élus ne sachent pourquoi telle association est retenue plutôt que telle autre, en fonction de quels critères, ou sur la base de quelle activité précise". Une analyse lucide et précise du clientélisme municipal dont l'auteur, alors inconnu du grand public, est depuis parvenu à convaincre les électeurs de rejeter ce système absurde et opaque : il est aujourd'hui maire de Paris ! Dans son livre au titre éloquent -Pour l'honneur de Paris-, Bertrand Delanoë, qui présidait alors le groupe socialiste au Conseil de Paris, se livrait à un réquisitoire implacable contre le système fondé sur les largesses municipales dispensées depuis l'Hôtel de Ville. Un souci de l'argent public qui s'est hélas nettement émoussé depuis qu'il a été élu maire de Paris…
Conseiller d'opposition, Bertrand Delanoë n'hésitait pas à pourfendre les subventions pharaoniques de la mairie de Paris comme celle qui était allouée à la très riche Association Internationale des Maires Francophones (AIMF). Devenu maire, il a reconduit chaque année cette même subvention dont le montant s'est élevé à 1.733.040 euros en 2004 ! En accédant aux affaires, Bertrand Delanoë s'est rendu compte de l'intérêt qu'il y avait à entretenir cette association : elle organise régulièrement des colloques permettant de justifier des voyages à l'étranger qui sont autant d'occasions pour le maire de Paris de conforter sa stature internationale, pour ne pas dire "présidentielle".
Malgré l'obligation de soumettre au vote l'ensemble des sommes allouées par la municipalité, plus de la moitié des subventions ne font pas l'objet d'un débat démocratique. En effet, pour pouvoir voter toutes les subventions soumises au Conseil de Paris qui ne se réunit que deux jours par mois, la plupart d'entre elles sont adoptées par un vote d'ensemble de l'assemblée municipale. Seules les subventions sur lesquelles des orateurs ont décidé d'intervenir sont discutées en Conseil de Paris. Une procédure qui fonctionnerait si les élus, de la majorité comme de l'opposition, exerçaient un véritable contrôle sur les décisions qui leur sont soumises par l'exécutif municipal. Or, ce n'est pas le cas comme le montrent les nombreux cas de subventions votées sans que l'on sache en quoi l'association bénéficiaire concourt à l'intérêt général ni que soit justifié le choix d'une association plutôt qu'une autre. En 1999, les élus socialistes, alors dans l'opposition, avait dénoncé le fait que « Paris arrose les provinces », critiquant en des termes très durs le fait que Jean Tibéri subventionne des associations installées en province ou en banlieue. Une pratique en effet prohibée par la justice administrative qui invoque « l'absence d'intérêt local » pour annuler des subventions. Les élus socialistes ont depuis changé d'avis puisque, depuis l'alternance de 2001, la Ville de Paris a notamment subventionné le Centre chorégraphique national de Caen/Basse-Normandie, l'association toulousaine Avocats Sans Frontières-France, l'association Emergences et Amazonias, domiciliée à Champigny-sur-Seine ou la Compagnie du Théâtre Noir de Sarcelles.