Chaque année, le journal que Pascal Sevran publie contient son lot d'anecdotes sur l'un de ses vieux amis : un certain Bertrand D., par ailleurs maire de Paris.
Le privilège des jonquilles (extraits)
Paris, 16 novembre 2004
Il y a rue Rambuteau une brasserie du genre d'avant-guerre qui s'appelle affreusement "Le Bouledogue". On y dîne servi pas des garçons en tablier blanc.
C'est la cantine des bobos du Marais, un endroit plaisant malgré eux, où l'on sent bien d'entrée que les hétérosexuels ne font pas la loi. Philippe (Note du Perroquet : l'écrivain Philippe Besson) avait retenu une table près du zinc oùChristophe Girard, un adjoint vert de Bertrand D. nous attendait à vingt heures pile. Il dîne tôt. Ce n'est pas le seul de nos points communs, nous allions avoir enfin l'occasion de le vérifier. Philippe avait prévu de nous réconcilier, ce ne fut pas difficile. J'ai un bon fond. Et puis, on n'est jamais fâché très longtemps à Paris où rien n'a d'importance. Christophe m'a ofert une rose congelée, de celles que vendent à la sauvette des Pakistanais sans papiers; celui qui se glissa jusqu'à nous hier aurait mérité les siens.
Christophe Girard appartient à un parti de zozos démagogues, il défend une culture et une architecture qui me font horreur, mais en privé il ne dit pas autant de bêtises qu'il en profère, parfois, sur les podiums à propos des femmes et des perroquets qui chantent en play-back. C'est une spécialité verte cela, de dire des âneries. Christophe a la gaieté un peu lyrique, mais c'est un homme avec qui on peut dîner en ville. Comme il habite, à deux pas du Bouledogue, un hôtel particulier qui par bonheur ne doit rien à Jean Nouvel ni à ses copains bétonneurs, nous sommes allés nous recueillir devant le fauteuil de François Mitterrand; il l'avait acquis aux enchères pour le léguer après sa mort à l'enfant qu'aura "forcément" un jour Mazarine. Inouï !
(...)
Paris, 27 janvier 2005
Je n'aurais donc rien compris à ce que m'expliquait Bertrand en novembre dernier à Morterolles à propos de sa non-candidature à la prochaine élection présidentielle. Sa décision n'est peut-être pas irrévocable. Il s'est montré plus clair à table, rue d'Assas, dans un restaurant très mode où il nous traitait Philippe, les Berri (note du Perroquet : le cinéaste Claude Berri et sa compagne, l'écrivain Nathalie Rheims) et moi. Plus clair, c'est sans doute trop dire mais son agacement de se voir exclu désormais du petit jeu des pronostics en dit plus long qu'il n'en a dit. Je lui fis remarquer que c'était bien fait pour lui, qu'à force de répéter que ça ne l'intéressait pas, qu'il avait d'autres bonheurs en vue, il ne devait pas s'étonner d'avoir découragé ses plus ardents supporters.
- Tu as raison, ça va changer.
Il y avait de la nuance dans l'air. Philippe m'a fait un clin d'oeil, il en est sûr maintenant, Bertrand ira.
(...)
Morterolles, 3 août 2005
Bertrand s'ennuie à Bizerte. Nous venons de nous parler. Il ne me l'a pas dit comme ça, aussi nettement, mais sa voix un peu lasse l'a trahi. Cette maison qu'il loue douze mois par an pour n'y venir que deux semaines ne lui va plus, et il a découvert en arrivant que son propriétaire faisait construire un immeuble devant ses fenêtres avec vue imprenable sur le jardin. Et puis Bizerte n'est plus Bizerte, notre enfance n'est plus là où on la cherche.
- Je vais rentrer, me dit-il. J'ai envie de Paris au mois d'août, de traverser Saint-Germain-des-Prés à l'aube et d'aller au bureau à la mairie en flânant... Et, si tu le veux bien, je viendrai passer une ou deux soirées à Morterolles...