Le Perroquet Libéré

"Je vous demande d'être des citoyens actifs et de nous dire ce qui ne va pas" (Bertrand Delanoë)

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Un maire de gauche à Paris, à quoi ça sert ?

A l'heure où la campagne municipale s'engage à Paris, il est temps de se pencher sur le bilan du maire sortant, candidat à sa réélection, Bertrand Delanoë. Mais cet exercice prend un tour particulier quand on veut bien se souvenir que le bilan en question est celui du premier maire de Paris de gauche depuis la Commune. Dans quelle mesure le maire de Paris a-t-il "changé la vie" dans la capitale, ou plutôt -plus modestement- "changé d'ère" puisque c'était le principal slogan de sa campagne victorieuse de 2001 ?



Un maire de gauche à Paris, à quoi ça sert ?
Tout parisien sait que le logement occupe, encore plus qu'ailleurs dans le pays, une place essentielle dans sa vie quotidienne. Le candidat du PS ne s'y était d'ailleurs pas trompé en plaçant le thème du logement au cœur de son programme. Deux mesures phares sonnaient d'ailleurs agréablement aux oreilles de tous ceux qui subissent les conséquences de la crise du logement et, au-delà, de tous les progressistes : la fin des passe-droits dans l'attribution des HLM qui avaient fini par symboliser le chiraquisme municipal et l'éradication en six ans de l'habitat insalubre dont la permanence était en effet indigne de la capitale française. Qu'en est-il aujourd'hui de ces deux promesses? Ce n'est pas dans la presse qu'il faut chercher une réponse mais dans des documents à difffusion restreinte comme un rapport d'inspection de la Ville de Paris qui estimait en 2006 à un quart la proportion des élus parisiens logés dans des appartements de la Ville et un rapport récent de la Chambre régionale des comptes sur la gestion calamiteuse de la SIEMP qui met en lumière l'incapacité de la municipalité à agir efficacement dans le domaine de la réhabilitation des immeubles insalubres.

Impuissant à enrayer la spéculation immobilière qui a fait de Paris un monopoly pour fonds d'investissement rapaces, le maire de Paris a au contraire encouragé la politique de quartiers verts de ses alliés écologistes qui a eu pour effet d'accélérer la hausse de l'immobilier dans des zones jusqu'alors considérées comme des foyers d'habitat populaire. Il convient d'ailleurs de préciser que, grâce à la cagnotte des droits de mutation, le budget de la Ville de Paris aura été le premier bénéficiaire de la spéculation immobilière (plus de 3 milliards d'euros de recettes en 6 ans).

La question des véritables bénéficiaires de la politique menée à Paris depuis 2001 se pose aussi à l'examen de l'action municipale en matière de circulation. Bertrand Delanoë a choisi de donner la priorité au résidentiel (stationnement, quartiers verts) et aux loisirs (vélo). De quoi satisfaire les Parisiens qui vivent près de leur lieu de travail ou qui sont inactifs. En revanche, pour les actifs venant de banlieue, les choix de la municipalité parisienne de gauche sonnent comme une marque de mépris, voire d'hostilité. On comprend mieux dès lors pourquoi Bertrand Delanoë accueille avec un enthousiasme modéré les appels à l'édification d'un Grand Paris lancés depuis l'Elysée. Comme Jacques Chirac avant lui, Bertrand Delanoë préfère bichonner sa population, fût-elle déjà relativement privilégiée, plutôt que de remettre à terme son destin électoral dans les mains de banlieusards qui se sentent relégués. Les multiples attentions dont font l'objet les fameux bobos sont un autre exemple de ce qu'il faut bien appeler une politique de classe : bourgeois avant d'être bohêmes, la plupart des bobos se caractérisent d'abord par le niveau élevé de leurs revenus, leur statut de propriétaires fonciers et la préservation d'un ordre économique et social qui leur est favorable, et ensuite seulement par leur souci pour le développement durable, la liberté des mœurs ou l'accueil des étrangers. L'idéologie bobo qui combine une vision économique de type inégalitaire et une sensibilité politique de type libertaire ne saurait tromper un socialiste sincère : elle n'est qu'une variante faussement sympathique du cynisme ambiant.

Le comportement à l'égard de la banlieue n'est pas le seul domaine dans lequel Bertrand Delanoë semble s'inscrire dans la continuité de son plus illustre prédécesseur. La sollicitude manifestée par le maire de Paris envers les grands groupes économiques s'inscrit dans la même tendance : Vinci s'est ainsi taillé la part du lion dans le business des parking souterrains de la capitale et espère retirer de juteux bénéfices de la disparition programmée du stationnement gratuit, le groupe Lagardère s'est fait attribuer dans des circonstances étonnantes la concession de la Croix Catelan et le marché des kiosques à journaux et Decaux -dont le nom reste associé à la dérive affairiste du RPR- a obtenu d'excellentes conditions pour l'affichage publicitaire dans la capitale en échange des Vélib après une procédure d'appel d'offres rocambolesque.

La principale réussite de Bertrand Delanoë, c'est d'être parvenu à éviter que l'on regarde de trop près ses échecs. Grâce à un investissement constant et pointilleux dans la communication. Paris-Plage, Nuit Blanche, le tramway, Vélib sont avant tout des modèles d'opérations de communication destinées à donner de la capitale l'image d'une ville qui "bouge" sous l'impulsion de son édile. Ce qui aboutit parfois à des bavures comme l'expulsion détestable des SDF installés sur les bords de Seine à l'approche de Paris-Plage qui symbolise le primat des impératifs de la com' sur la solidarité. Malgré tout, cette mécanique semble fonctionner, ce qui est plutôt désespérant. Et déjà, Bertrand Delanoë se prend à rêver à d'autres fonctions plus élevées.

En érigeant la « méthode » Delanoë au rang de martingale, la gauche prendrait néanmoins le risque de préférer la surface au fond et de se heurter une fois encore à une réalité économique et sociale qui la disqualifiera tant qu'elle n'en prendra pas la pleine mesure.


par François Devoucoux du Buysson, fondateur du Perroquet Libéré et auteur de Pariscide : Les gâchis de l'ère Delanoë (La Table ronde, 2005).

Vendredi 21 Septembre 2007
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