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Voir Paris en grandAujourd'hui, Paris n'est pas armé pour apporter une solution à des problèmes tels que les difficultés de circulation ou la crise du logement qui se posent au-delà de ses limites administratives contraintes par le périphérique. Mais ce n'est pas une fatalité pour autant. Une solution politique peut surgir d'une réforme administrative de grande ampleur en mettant l'accent sur l'organisation dans le but d'agir de façon cohérente et simultanée sur l'ensemble des données du problème. C'est le sens de ce qu'il est convenu d'appeler le Grand Paris.Plus qu'un rêve, une réalité
Haussmann ou le volontarisme
Le Grand Paris est généralement raillé par ses détracteurs au motif qu'il serait une folie douce, une utopie. Pourtant, au risque de décevoir ces partisans d'un immobilisme qui alimente le chaos actuel, il faut au contraire marteler que le Grand Paris est loin d'être une illusion. Qu'il existe déjà...
Le Grand Paris est tout d'abord un territoire urbain. Selon la plupart des analystes (notamment ceux de l'Institut d'Aménagement et d'Urbanisme de la Région Ile de France et de l'Atelier Parisien d'Urbanisme), le Grand Paris peut être défini comme le territoire desservi par les quatre premières zones de la carte orange soit un ensemble couvrant environ quatre-vingts communes. D'ailleurs, les spécialistes de l'urbanisme ne sont pas les seuls à considérer cet ensemble comme limité et cohérent. Dans un registre différent, les professionnels de l'immobilier ont ainsi relevé une tendance à la réduction des écarts des prix de l'immobilier entre Paris intra-muros et les communes de la proche banlieue. Cette tendance est plus nettement marquée pour les communes de banlieues qui sont desservies par le métro. Cela signifie que le marché, lui, a déjà pris acte de l'existence du Grand Paris. Le Grand Paris est aussi un espace de vie. Situé au cœur de la l'Île-de-France, il concentre sur 4% de l'espace 47% de la population, 54% du parc immobilier et 90% des déplacements de la région. Si l'on définit une entité politique par un vouloir-vivre ensemble qui anime sa population, on peut ainsi dire que le Grand Paris est un ensemble de quelques six millions de personnes qui se sentent chez elles à Paris pour la bonne raison qu'elles y vivent ou y travaillent. Car le Grand Paris peut aussi être défini comme une zone de flux et d'échanges dans la mesure où 900.000 franciliens -dont près de 60% habitent la première couronne- viennent quotidiennement travailler à Paris tandis que 300.000 parisiens travaillent à l'extérieur des limites de la capitale. Ces éléments humains, physiques et économiques conduisent tous au même constat d'évidence : aujourd'hui, Paris va bien au-delà des limites du 75. Paris sera certes toujours Paris, mais Paris n'est plus seulement Paris. La nécessité d'un changement d'échelle
L'extension de Paris (DR)
Paris est minuscule. Avec ses 105 km2 et ses quelques deux millions d'habitants, Paris ne supporte pas la comparaison avec d'autres grandes capitales européennes comme Madrid (607 km2, 3,1 millions d'habitants), Berlin (892 km2, 3,4 millions d'habitants), Rome (1.285 km2, 2,5 millions d'habitants) ou encore Londres (1.580 km2, 7,4 millions d'habitants). En revanche, la capitale française atteint une taille critique lorsqu'on prend en compte les communes de la petite couronne : on obtient alors un ensemble de 762 km2 pour 6,2 millions d'habitants. A l'échelle mondiale, le Grand Paris ainsi dessiné se placerait au troisième rang des agglomérations selon le critère de la création de richesses. Devant Londres…
La conclusion s'impose d'elle-même : la formation du Grand Paris serait un moyen de redonner à Paris son rang de grande capitale mondiale. Au cours de son histoire, Paris n'a cessé de s'étendre. Au début du XIIIème siècle, Paris était cerné par la muraille de Philippe-Auguste qui s'étendait du Louvre à l'Île Saint-Louis et de la rue Réaumur au jardin du Luxembourg. A la fin du XIVème siècle, l'enceinte de Charles V avait repoussé les limites de la cité royale au nord-est, jusqu'à la zone comprise entre l'actuelle place de la Bastille et la porte Saint-Denis. Sous Louis XIV, les vieilles enceintes furent rasées et Paris devint une ville ouverte s'étendant jusqu'aux actuels grands boulevards. Au moment de la Révolution, la place de la Nation (alors appelée Barrière du Trône) marquait la limite de Paris et la zone sur laquelle s'étend aujourd'hui le 16ème arrondissement était parsemée de villégiatures non urbanisées. Enfin, un pas décisif fut franchi sous Napoléon III avec l'intégration à la capitale d'une multitude de villages voisins comme Passy, Auteuil, Montmartre, Belleville, Grenelle ou Bercy. A l'issue de cette extension conduite par le baron Haussmann en 1860, Paris avait doublé en étendue, constituant ainsi un ensemble urbain unifié à la mesure de la réalité de la vie quotidienne de sa population. Ce mouvement long mais inexorable a été brusquement interrompu dans les années 1960 avec la construction du boulevard périphérique qui enferme Paris aussi sûrement qu'avec une muraille. Un formidable recul qui a ramené Paris à la situation de 1785, lorsque les fermiers généraux firent construire un mur d'octroi uniquement destiné à taxer les marchandises entrant dans Paris. Accusé de « mettre Paris en prison », le mur d'octroi fit jaser les Parisiens. « Le mur murant Paris rend Paris murmurant » disait-on alors de cette barrière honnie qui fut presque entièrement détruite sous la Révolution. En se plaçant dans une perspective historique, on peut donc dire que l'avènement du Grand Paris permettrait à la capitale de reprendre le cours d'un processus presque millénaire d'extension de ses limites. A l'inverse, le projet de la mairie de Paris d'interdire la circulation dans les arrondissements du centre va à rebours de l'Histoire en rétablissant de fait les limites établies sous Philippe-Auguste… Le Grand Paris n'est pas une fin en soi mais plutôt le moyen d'une meilleure administration dans la mesure où il constituerait l'échelon pertinent pour traiter les déséquilibres existants. Les problèmes doivent en effet être réglés à l'échelle où ils se posent et il est absurde de concevoir des aménagements d'importance dans Paris sans appréhender ses implications pour la proche banlieue. La mairie de Paris s'en est elle-même rendu compte avec le projet de rénovation des Halles, d'abord envisagé uniquement comme l'aménagement d'un quartier du centre avant que ses maîtres d'ouvrage politiques ne prennent la mesure des contraintes pesant sur ce nœud essentiel des lignes RER qui en fait la première porte de Paris. Dans ses mémoires (1), Philippe Séguin, le candidat malheureux de la droite à l'élection municipale de 2001, a fort bien exposé la nécessité du Grand Paris. « J'arrivais vite à me demander si, en venant à Paris, je n'avais pas commis un vrai contresens. Tout ce que je découvrais, tout ce que je constatais me démontrait que Paris, enfermé dans ses limites du XIXème siècle, n'était pas le niveau pertinent de l'administration des hommes et des choses. Rien de décisif ne pouvait plus y être accompli; dans le domaine des transports ou de la sécurité, cela tombait sous le sens, mais aussi en terme de logement et de solidarité. La logique eût voulu que l'on poursuive, tout au long du XXème siècle, l'absorption progressive lancée par Haussmann de tous les points d'urbanisation périphériques. Au lieu de cela, on les avait laissé s'autonomiser. On n'avait pris conscience de la gravité de la faute que sur le tard, au moment de la création du district. Mais son esprit même s'était étiolé. Or la seule action vraiment utile que pouvait désormais conduire le maire de Paris, c'était d'aller négocier avec les communes des deux couronnes pour remédier à un état de fait tout simplement insensé. Sinon, il en serait réduit à amuser la galerie. C'est ce qui s'est finalement produit. Comme un empereur de l'époque décadente, il n'eut d'autres ressources que d'organiser fêtes et jeux ». On regrettera juste que Philippe Séguin ne se soit pas rendu compte plus tôt des véritables enjeux et qu'il ait préféré gâcher sa campagne en polémiquant avec Bertrand Delanoë pour savoir lequel d'entre eux était le meilleur supporter du PSG ou sur le nombre de femmes présentées par la droite et la gauche… Le Grand Paris est une condition de l'efficacité des politiques publiques. Les grandes questions d'aménagement du territoire qui touchent Paris -logement, transport, emploi- doivent être traitées à l'échelle de son agglomération, sous peine d'être totalement inefficaces. Comment combattre le déséquilibre parisien entre l'ouest et l'est, qui nourrit le facteur de trafic et génère des problèmes de circulation, si les communes limitrophes ne sont pas associées ? En faisant coïncider priorités urbanistiques et priorités politiques sur des sujets touchant au plus près la vie quotidienne, le Grand Paris serait un puissant facteur de renouveau démocratique. En outre, son avènement aurait le mérite de réintégrer dans le débat parisien des profils de population qui en ont été exclus du fait de la spéculation immobilière et de l'exode qu'elle a provoqué (classes moyennes, étudiants, familles), favorisant ainsi un rééquilibrage sociologique bienvenu. On peut imaginer que, dans un tel cadre, des débats aujourd'hui minimisés (la vie étudiante) ou occultés (la place des familles nombreuses) pourraient à nouveau être lancés dans une cité élargie où chacun pourrait à nouveau exister et faire entendre sa voix. C'est pour jeter les bases de cette réforme urgente qu'un collectif d'architectes et d'urbanistes a lancé en avril 2005 un « Appel pour le pari métropolitain » dans les colonnes du magazine Paris-Obs. « L'injustice des temps et des conditions de transport ne peut perdurer, de même que les disparités fiscales entre Paris et la banlieue, qui n'est plus le territoire servant d'un centre servi. Cette situation est datée, les évolutions en cours la mettent en cause mais il reste que la capitale et l'agglomération ne peuvent aller bien qu'ensemble, sans cela Paris, à l'échelle européenne et mondiale, serait un village, celui rêvé d'Amélie Poulain. Si les autoroutes, les trains rapides, les ports et aéroports restent encore aujourd'hui dans la sphère étatique, l'infrastructure des routes départementales et municipales, des trains régionaux, des canaux, des parcs et des bois, des grands équipements peuvent devenir le support du réseau public qui est une des conditions de l'unité métropolitaine ». Mais, de nos jours en France, l'urgence et la nécessité d'une réforme sont loin de garantir sa mise en œuvre. Une réforme mal engagée
Le périf : un verrou à faire sauter (DR)
L'idée de libérer Paris de la camisole qu'est devenue peu à peu le périphérique ne date pas d'hier. L'architecte Roland Castro avait évoqué cette possibilité dans le cadre du plan Banlieues 89. En 1987, Jacques Chirac, alors maire de la capitale et premier ministre, avait quant à lui envisagé la création d'un district urbain. Un projet qui avait vécu ce que vivent les propositions chiraquiennes… Deux ans plus tard, son successeur à Matignon, Michel Rocard avait de son côté projeté l'institution d'une structure intercommunale entre Paris et les communes voisines dans le cadre d'un plan de réorganisation de la région parisienne. Mais le Grand Paris s'est toujours heurté à l'hostilité des élus qui ont le pouvoir de la faire émerger.
Il faut se rappeler que les réformes institutionnelles de 1977 (nouveau statut de Paris faisant de la capitale à la fois une commune et un département) et de 1982 (lois de décentralisation) ont élargi la coupure entre Paris et sa banlieue. La conséquence des nouveaux pouvoirs des maires en matière d'urbanisme ne fut pas une plus grande solidarité entre collectivités mais au contraire une concurrence entre communes afin d'attirer les entreprises (notamment au moyen d'une fiscalité locale différenciée). Aussi les maires des villes riches ont-ils toujours fait obstacle aux tentatives de réforme visant à les réintégrer dans un ensemble où ils devraient composer avec des communes moins favorisées. De son côté, la région Île-de-France, trop vaste et trop différenciée pour agir efficacement à l'échelle de l'agglomération parisienne, n'a aucun intérêt à voir se créer un Grand Paris qui lui ferait perdre nombre de ses prérogatives. Le président de la région, Jean-Paul Huchon, refuse donc catégoriquement un échelon politique ou institutionnel supplémentaire pour l'aménagement de l'Île-de-France : « L'agglomération, pour moi, c'est la région » dit-il pour enterrer le projet du Grand Paris. Mais c'est surtout l'immobilisme du maire de Paris qui hypothèque la possibilité de donner corps au Grand Paris. Avant son élection, Bertrand Delanoë se déclarait favorable à la mise en place d'une structure intercommunale mais, devenu maire, il s'est bien gardé d'en faire une priorité. Pour ne pas voir le sort de Paris influencé par une assemblée au sein de laquelle son influence serait réduite, Bertrand Delanoë a privilégié la voie d'une timide coopération bilatérale entre Paris et une dizaine de communes voisines plutôt qu'un projet ambitieux d'intégration à plus grande échelle. Il faut dire qu'il n'est pas dans son intérêt de faire émerger un Paris élargi aux communes huppées des Hauts-de-Seine et aux cités populaires du 9-3 qui auraient en commun de menacer une assise politique fondée sur les bobos parisiens. Et puis, Bertrand Delanoë n'apparaîtrait-il pas un peu petit pour un Grand Paris ? A-t-il vraiment la carrure, lui qui s'est surtout illustré par ses animations, pour conduire la destinée d'un ensemble de plus de six millions d'habitants ? Pour ces raisons très politiciennes, l'homme de la « Nouvelle Ere » n'est sans doute pas très chaud pour donner à Paris une nouvelle aire. C'est pourquoi il est sans doute vain d'attendre que le Grand Paris naisse d'un consensus entre des élus locaux dont la préservation de leurs petits intérêts les pousse au contraire à retarder au maximum cette échéance rendue pourtant inéluctable par la gravité de la situation. Cette réforme ne peut aboutir que si elle est menée sous l'impulsion et l'autorité de l'Etat, à travers des référendums locaux destinés à rechercher la caution du suffrage universel et sauter l'obstacle des notables. L'hostilité des maires pourrait en effet ne pas résister à la pression de leurs administrés, pas forcément attachés à l'autonomie de leur commune du fait des liaisons quotidiennes qu'ils effectuent avec la capitale. D'autant plus que de nombreux habitants des communes de la première couronne sont d'anciens parisiens qui ont quitté la capitale sous la contrainte… Pour éviter un imbroglio administratif, il conviendrait de s'assurer que le Grand Paris n'aboutisse pas à multiplier inutilement les niveaux de décision. L'ajout d'une structure intercommunale aux nombreux acteurs publics existants -villes, département, région- ne ferait qu'ajouter des fonctionnaires et des élus -bref, des coûts- sans rendre l'action publique plus lisible ni plus efficace et exacerberait la concurrence entre collectivités locales. Pour répondre à ses objectifs, le Grand Paris ne doit pas devenir un Gros Paris… On pourrait plutôt imaginer un système de coopération dans lequel chaque commune préexistante continuerait à élire son maire. L'impact politique de la réforme serait alors limité à l'instance collégiale de décision, une sorte de Conseil de Paris élargi qui désignerait en son sein le maire du Grand Paris doté de super-pouvoirs en matière d'urbanisme et d'équipement. Il s'agirait d'une intégration de fait des communes de la petite couronne à la collectivité parisienne. Vu de province, un parisien, ce n'est pas seulement un habitant du 75, c'est aussi quelqu'un qui habite en banlieue, qui va au cinéma aux Halles ou sur les Champs Elysées, étudie à la Sorbonne ou à Nanterre, travaille à La Défense, s'aère au bois de Boulogne, prend le train à la gare de Lyon ou à Montparnasse et galère sur l'A6 pour rentrer de week-end. Un parisien, quoi… Le Grand Paris a vocation à coiffer le vouloir vivre ensemble qui préexiste dans la population de Paris et de la proche banlieue. ---------------------- (1) Philippe Séguin, Itinéraire dans la France d'en bas, d'en haut et d'ailleurs, Seuil, 2003. Ce texte est tiré du livre de François Devoucoux du Buysson, "Delanoë Zéro de conduite" (Hugo Doc) Vendredi 06 Juillet 2007
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